Il faut se calmer avec la « blockchain »…

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Dans ce billet, nous souhaitons revenir sur le grand emballement, sur la grande hype, de la blockchain, et expliquer une nouvelle fois qu’elle est aussi géniale que limitée et contraignante. À tel point qu’en dehors du Bitcoin (ou cas similaires…), à ce jour, on en cherche désespérément d’autres cas d’usage aussi intéressants. Nous avons souvent tenu ce genre de propos sur Easy-Crypto, mais un article du Point nous a donné envie d’en remettre une couche.



 

Propos choisis…

Cet article, « pourquoi la blockchain est aussi importante que l’I.A. » est paradoxalement meilleur que beaucoup d’autres choses lues sur le sujet dans la grande presse, en cela qu’il met bien en valeur une facette de ce mécanisme qu’est la blockchain, à savoir son rôle certificateur. Les données qu’on a gravées dans le marbre numérique de la blockchain (du moins celle du Bitcoin) son vraies. C’est un fait.

Partant de là et à l’occasion de la sortie d’un rapport parlementaire récent, l’article brode autour de l’idée consistant à mettre tout ce qui est concerné par une nécessité de certification dans des blockchains. Ainsi, on peut par exemple lire dans l’article :

– Pourtant, la blockchain n’est pas qu’une mode : elle devrait transformer nos sociétés en profondeur, en fournissant un système décentralisé et ultra-sécurisé permettant d’authentifier tout et n’importe quoi, d’une transaction financière à un score de jeu vidéo, en passant par une carte grise ou un diplôme universitaire. De quoi faire frémir les notaires (…).

– (La blockchain) doit sortir du péché originel [NDLR: le Bitcoin ???], et a vocation à irriguer l’industrie, les services, mais aussi le fonctionnement de nos démocraties.

– Ça parle aussi de cartes grises, de diplômes universitaires, de traçabilité alimentaire, de blockchains mises en place par des états ou des administrations, blablabla

Nous même avons partagé cette opinion, certains anciens billets peuvent en témoigner. C’était à l’époque où nous commencions à comprendre comment fonctionnait la blockchain du bitcoin, en pleine « euphorie des cryptos ». C’était un cheminement logique assez naturel. Nous venions de comprendre quelque chose de nouveau et, pris dans un grand mouvement enthousiaste, nous l’extrapolions à tout plein d’utilisations différentes.

Sauf que c’était avant et que depuis nous avons changé d’avis. Aujourd’hui nous pensons que ce grand emballement, qui pousse beaucoup de monde à ne jurer que par « la blockchain », souvent d’ailleurs par le biais de la désormais classique tirade « le Bitcoin c’est mal, mais la blockchain c’est bien », est en grande partie basé sur du vent.

Retour aux fondamentaux

D’abord de quoi parle-t-on quand dans l’article on nous bassine avec « la blockchain » ? On ne sait pas exactement. « Blockchain » n’est pas un terme clairement défini d’un point de vue académique, si ce n’est qu’il renvoie à l’idée d’utilisation de « registres distribués » par une application ou un programme. C’est à dire que ce programme, au lieu de stocker ses données en un endroit, comme un serveur central, les stocke dans un grand nombre d’endroits synchronisés entre eux.

Et si le mot n’est pas scientifiquement défini, c’est parce qu’il ne vient pas de travaux universitaires dans lesquels des chercheurs auraient défini le concept, mais parce qu’il est arrivé dans la besace de Satoshi Nakamoto quand il a créé le Bitcoin. Donc « blockchain » vient du Bitcoin. Avec la conséquences que les nombreux ou projets se référant à « la blockchain » cherchent en une certaine mesure à surfer sur le caractère révolutionnaire du Bitcoin.

Maintenant, pour en comprendre un peu plus sur cette fameuse blockchain, un retour aux fondamentaux de la blockchain du Bitcoin s’impose.

À quoi sert-elle ?

Elle sert à faire tourner un système monétaire ouvert à tout le monde, côté client comme côté guichet. Comprenez-vous bien ce que cela signifie ? Vous avez un système économique numérique basé sur une unité de valeur que tout le monde peut utiliser et au fonctionnement duquel tout le monde peut participer.

Imaginez deux secondes cela dans la vie réelle, il s’agirait d’un système monétaire où tout le monde pourrait être un peu banquier si ça le chante. Dès lors, comment s’assurer que personne ne triche, ne vole, et que les carnets de comptes sont justes ? Et bien c’est précisément ce à quoi parvient le protocole du Bitcoin, symbolisée par, et au centre duquel se trouve, la fameuse blockchain.

Mais…

Le fonctionnement de ce système ouvert, décentralisé, et sans tiers de confiance, se paye cher. Très cher. Une quantité faramineuse de ressources informatiques et d’énergie est dépensée pour accomplir le travail qu’une « entité assermentée » pourrait effectuer mille fois plus efficacement (et on est gentil…). Se passer d’autorité centrale coûte donc horriblement cher et ne peut se faire qu’au moyen d’une usine à gaz au rendement ridicule, du moins tant que les grandes blockchains publiques n’auront pas régler leurs problèmes de scalabilité (pour le Bitcoin c’est bien avancé, pour Ethereum, rien que le fait de se renseigner sur le sujet est le meilleur moyen de se provoquer une migraine en cinq minutes chrono, en d’autres termes, c’est très loin d’être fait…).

De plus…

La fiabilité et la sécurité de ce système sont fonction du nombre de personnes y participant. Son environnement doit donc être ouvert, la blockchain doit être publique. On notera aussi que ces participations ne sont pas gratuites mais motivées par un mécanisme de récompense. Le système doit en conséquences avoir une dimension économique.

Bref, la blockchain (l’originale, la vraie…), ce n’est pas n’importe quoi, elle s’utilise dans un but bien défini et dans des conditions précises. Pour qu’un projet basé sur une blockchain soit valable, il faut impérativement qu’il ait besoin d’être décentralisé et sans tiers de confiance, et que ce besoin soit si important qu’il justifie la difficulté du au fait de fonctionner avec l’usine à gaz qu’est une blockchain. Sinon l’édifice est juste bancale.

Or, il s’avère qu’à cet égard ce qu’on peut lire dans l’article laisse songeur. En fait tous les exemples cités posent problèmes pour différents types de raisons. Dans bien des cas on cherche cet intérêt, dans bien d’autres, on s’interroge tout simplement sur l’utilisation du mot « blockchain ».

La blockchain a bon dos…

Comme nous le disions, et comme c’est le cas dans l’article, plus on voit le mot « blockchain », plus il semble désigner on ne sait quel système informatique ayant manifestement assez peu à voir avec LA blockchain qui est leur mère à toutes, celle du Bitcoin.

Souvent, dans ces projets, il existe une maison-mère exerçant un type de contrôle sur son réseau. Le projet concerné n’est donc pas décentralisé.

Parfois aussi, on est en présence de ce qu’on appelle des « blockchains privées » ou « semi-privées » (que de beaux oxymores nous avons là…). Le système n’est donc pas ouvert.

Pourquoi dès lors utiliser une telle mécanique alors que les conditions ne sont pas remplies, ou pourquoi juste parler de blockchain ?

Il faudrait regarder au cas par cas.

Disons que des entreprises peuvent trouver un intérêt à réorganiser ou construire leur informatique de manière plus décentralisée qu’avant, en s’inspirant même de logiques de fonctionnement provenant du Bitcoin. Au final on a donc que le mot est tout simplement galvaudé. On appelle « blockchain » des ersatz ou de pâles copies de blockchain au regard de l’originale. Mais de toutes façons ça en jette en terme de communication, surtout que comme personne n’y comprend rien c’est quasiment sans risque.

Si bien que ces utilisations du mot assez marketing se multiplie. Depuis qu’on entend parler du Bitcoin, des centaines de sociétés ou de projets communiquent, plus à tort qu’à raison, avec le mot « blockchain » écrit en gros et en gras.

Le problème est que cela crée et entretient un malentendu. Si dans le cadre du Bitcoin la blockchain participe de quelque chose d’assez révolutionnaire, on se moque assez que telle ou telle société réorganise son informatique avec un système rappelant vaguement, et de loin, une blockchain authentique. Cela n’a absolument pas la portée qu’on voudrait faire croire que ça a au public.

Dans le domaine des crypto-monnaies, c’est encore un peu différent. La référence à ou la création d’une blockchain (ou d’un genre de blockchain…), n’est souvent qu’un élément secondaire plus ou moins obligé lié à la création d’un token, qui lui peut être une excellente source d’argent (merci les ICOs…).

D’une façon ou d’une autre, sans pour autant que les projets concernés soient forcément des arnaques ou juste mauvais, il s’agit juste de profiter abusivement de la disruption technologique du Bitcoin. Jadis on a eu la mode des « dotcoms », aujourd’hui c’est la mode des « blockchains ».

Avec pour résultat que quand Carrefour se vante d’avoir mis la traçabilité de ses jambons sur une blockchain, l’initié voit venir à lui plein de question mais le novice va juste penser que la chaîne de magasins est à la fois parfaite en terme de transparence en plus d’être un pointe question technologie.

Mais justement, au delà de tout ce qui tourne autour de l’usurpation éventuelle du mot blockchain (ou du degré de cette usurpation…) on est aussi en droit de s’interroger sur l’intérêt de toutes ces choses. Elle y gagne quoi, la traçabilité des jambons Carrefour, à être sur une blockchain ?

« Tiers de confiance », es-tu là ?

Après ces problèmes de forme, imaginons donc maintenant divers acteurs qui, dans des démarches de certification, ou de transparence, ou de nous ne savons trop quoi, se décideraient à utiliser une vraie et respectable blockchain, comme Ethereum par exemple.

Que cela est-il sensé apporter ? En agissant ainsi, authentifient-t-ils quoi que ce soit de plus qu’avant ?

Non, car à ce stade il semble y avoir un autre grand malentendu.

Quand on dit que la Blockchain a un pouvoir de « certification », il faut comprendre la formule assortie d’une condition implicite et capitale (malgré son air de grossière lapalissade) : « la blockchain est uniquement en mesure de certifier les choses sur lesquelles son protocole a prise ».

C’est le cas du Bitcoin, dont le protocole fait tout de A à Z. Il gère lui-même le traitement des transactions (réception, vérification…) qu’on retrouve enregistrées dans le grand « livre de comptes » qu’est sa blockchain. Et dans un tel cadre, à moins d’une défaillance (quasiment impossible) du protocole, on est sûr de la véracité de ce qu’on y trouve.

Si en revanche la mairie de Trifouilly-les-Oies décide de mettre son cadastre sur Ethereum, d’où viennent les informations ? Est-ce Ethereum qui gère réellement ce cadastre ou bien la blockchain de Vitalik Buterin se contentera-t-elle d’héberger des données provenant d’employés municipaux ? La bonne réponse est évidemment la seconde. Dans ce cas le tiers de confiance demeure et l’utilisation lourde et couteuse d’Ethereum sera foncièrement inutile (sauf éventuellement en terme d’image…).

Petite précision. Quand on dit que le tiers de confiance demeure, cela signifie que dans notre cas présent, avec ou sans blockchain, vous devez faire confiance à la mairie de Trifouilly. La blockchain n’apporte rien en terme de certification. Alors qu’avec le Bitcoin tout ce qu’il y a dans la blockchain est vrai et vous n’ayez à placer votre confiance en personne…

La même chose dans le cas d’une université qui mettrait ses diplômes octroyés sur une blockchain. Est-ce cette blockchain qui surveille les examens, corrige les copies, fait les moyennes, et distribue les sésames ? Bien-sûr que non. La blockchain ne fera que relayer ce que le secrétariat de la fac lui aura transmis. Et là encore, aucune certification particulière n’est apportée, le tiers de confiance demeure donc à nouveau.

Quant aux jambons de Carrefour, on n’a encore jamais vu de blockchain faire de l’élevage…

En résumé, une blockchain grave dans son marbre les données qu’on lui donne. Dans un système au champ d’application restreint et homogène comme celui du Bitcoin, ou un seul protocole gère à la fois la blockchain et l’authentification de ce qui va s’y trouver, alors en effet la blockchain est certificatrice. Si l’information vient d’acteurs extérieurs la blockchain n’est qu’un transmetteur et n’authentifie strictement rien.

La traçabilité des jambons est donc rigoureusement la même qu’avant et on se demande à quoi tout cela peut-il bien servir…

Un petit mot en passant sur les smart-contracts, ces « contrats intelligents » adossés à des blockchains et grâce auxquels des gens rêvent de pouvoir régenter tout plein de choses contractuelles sans tiers de confiance. Et bien jusqu’à preuve du contraire, on trouve ici le même type de leurre.

Dans l’absolu, un smart contract passé entre deux personnes serait capable, de manière automatique et encore une fois sans tiers de confiance, de déclencher une action B quand surviendrait un événement A.

On ne va pas s’étendre sur le sujet, mais bon courage pour trouver des exemples où tout pourrait vraiment se dérouler sans aucun de ces tiers de confiance, c’est à dire par exemple sans aucune intervention d’acteurs extérieurs en lesquels les contractants devraient avoir confiance…

Et on ne parle même pas du fait que non loin derrière l’idée de « contrat » sautille joyeusement l’idée de « litige », et donc la nécessité d’une instance de justice pour régler les problèmes. Et du coup, à la fois l’intérêt et la faisabilité du « smart contract » s’éloigne encore…

Où est la révolution ?

Nous sommes partis d’un article grand public nous expliquant que la blockchain va révolutionner énormément de choses, et ce avec moult exemples et paroles de personnalités politiques à la clé.

Sauf que si la blockchain est révolutionnaire, c’est dans son acception bitconienne. et que dans ce que nous narre l’article on a droit soit à du blockchain marketing, soit à de l’usurpation de blockchain, soit à de la blockchain dont on a du mal à percevoir l’utilité.

Notre esprit obtus et psycho-rigide de Bitcoin maximaliste (mais modeste…) se trouve donc plongé dans un abime de perplexité. Soit beaucoup de gens se trompent ou sont abusés au milieu d’un effet de mode hors de contrôle (ce que pourrait tendre à montrer la grande correction des crypto-monnaies…), soit c’est nous qui avons manqué des épisodes (ce qui est bien-sûr du domaine possible). Mais en l’état, le fait est que tout ce que nous voyons ou que nous entendons en terme d’incantation autour de « la blockchain » nous laisse plus que dubitatifs.

À quoi tout cela rime-t-il donc ?

Car nous n’en démordons pas. Pour nous, le fait est surtout qu’à ce jour, la seule révolution potentielle de la blockchain est celle du Bitcoin. Celui-ci peut reproduire (avec un bon alignement des planètes…) pour l’échange de valeur, et en partie indépendamment des institutions financières établies, un bouleversement similaire à celui qu’Internet à déjà permis pour l’échange d’informations et de données.

Et à côté de cela, les pseudo révolutions de soit-disant blockchains, qui amélioreraient la traçabilité du jambon et modifierait quelques habitudes dans certains corps de métiers… On s’en fout, non ?

Bref, il faut se calmer avec « la blockchain »…

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