Libra : Facebook va lancer son (shit)coin global

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C’était dans les tuyaux depuis pas mal de temps, la rumeur est soudain devenue plus persistante, et enfin c’est devenu une info officielle il y a une quinzaine de jours : Facebook, le über-mastodonte des réseaux sociaux va lancer sa propre « crypto-monnaie » qui s’appellera Libra. Il s’agit d’une nouvelle majeure dans les domaines des nouvelles technologies, de la finance et de l’économie. On a là une petite bombe qui ne concerne pas seulement le cercle des afficionados de crypto-monnaies, mais tout le monde. En effet, on peut aisément imaginer que, porté par la puissance de Facebook, le Libra rentre à terme dans la vie quotidienne de millions de gens. Voire plus.




En accompagnement de son annonce, Facebook a rendu publique le traditionnel papier blanc décrivant dans les grandes lignes sa future monnaie électronique, ainsi qu’un second document plus technique (et en anglais) consacré à la blockchain qui lui permettra de fonctionner. On peut donc d’ores et déjà se livrer à quelques commentaires sur le sujet, de même qu’on peut déjà porter quelques jugements.

Et en ce qui nous concerne, notre opinion est parfaitement résumé par le titre de ce billet : de ce qu’on en sait, Libra coche pas mal de cases nous permettant de le qualifier de « shitcoin », terme qu’on aime traduire élégamment par « crypto à la con ».

Qu’est ce qu’un « shitcoin » ?

Pour commencer, nous allons rappeler d’où nous parlons, histoire d’expliquer en partie pourquoi nous nous permettons de considérer de la sorte un tel projet (ainsi que beaucoup d’autres…).

Logo générique shitcoin

Quand nous nous sommes mis aux crypto-monnaies, nous avons commencé par essayer de comprendre les caractéristiques de la première d’entre elles, le Bitcoin, nous forgeant à cette occasion une certaine opinion sur les éléments fondamentaux qui le rendaient si intéressant de même qu’ils lui conféraient une forme de légitimité. Ces éléments, avec leurs avantages et leurs inconvénients, découlent directement de la nature du Bitcoin ainsi que de son fonctionnement : environnement ouvert et décentralisé, blockchain, consensus basé sur le « proof of work », etc.

Ainsi, le Bitcoin a été créé comme un prototype de système d’échange numérique de valeur en réaction au mauvais fonctionnement de l’économie mondiale, dans laquelle les monnaies sont pilotées par le politique via diverses autorités et leviers. Il se veut, sous une forme électronique, comme une sorte de monnaie « pure », ouverte et libre.

C’est à dire que personne ne peut « arrêter » le Bitcoin, personne ne peut le « gouverner », personne ne peut empêcher ou revenir sur des transactions, personne ne peut accéder à vos bitcoins, tout le monde peut utiliser le réseau ou participer à son fonctionnement. S’il y a un problème, il n’existe pas de siège de la société ou d’une fondation Bitcoin que vous pouvez joindre par téléphone. Bref, il n’y a pas d’autorité directe sur le réseau, ce qui est un point fondamental.

Conséquence de tout cela, le Bitcoin est classé comme une « commodité » par les autorités, c’est à dire comme une « marchandise » ou une « matière première » numérique.

Lorsque des adeptes du Bitcoin analysent d’autres cryptomonnaies, ils les jugent à l’aune des critères faisant selon eux l’intérêt et la force de celui-ci. Et comme pour différents types de raisons ces tokens ne passent pas l’examen, devennant de facto un détournement à un degré divers et plus ou moins illégitime de l’idée originale, ils les affublent de l’infamant qualificatif de « shitcoin ».

Parmi ces raisons les plus importantes, on trouve que les crypto-actifs en question sont centralisés (ils ont une « maison mère » et fonctionnent sous une forme de gouvernance), ce qui leur vaut la plupart du temps d’être considérés comme des « sécurités », c’est à dire comme un produit financier, par les autorités ; on trouve aussi qu’ils sont adossés à des services ou des justifications douteuses ; on peut trouver que l’idée derrière une crypto-monnaie est valable mais qu’elle sera irréalisable techniquement ; enfin on peut considérer des crypto-actifs comme des arnaques plus ou moins franches…

Parcourons le papier blanc du Libra

Et Libra dans tout ça ? Parcourons son papier blanc, enfin juste le début…

Voici à nouveau un lien direct vers lui, mais rien ne vous empêche d’y accéder après vous être promené un peu sur la version française du site de la Fondation Libra. Vous serez accueillis par une belle photo d’un marché africain accompagné du grand message mentionnant une « devise mondiale simple au service de milliards de personnes ». On se croirait presque chez une ONG…

Accueil de la Fondation Libra

Quand bien-même les auteurs du papier blanc ont casé le terme « décentralisé » dans les premiers mots de leur pensum, on sait dès les premières secondes de lecture qu’en fait Libra sera au contraire centralisé de A à Z, ce qui est problématique à nos yeux.

On sait cela car Libra est présenté comme un « stablecoin », c’est à dire comme une crypto-monnaie dont la valeur sera sous-contrôle afin de rester stable. Qui dit « contrôle », dit aussi « gouvernance », et donc crypto-devise centralisée.

Cette gouvernance est d’ailleurs présentée en toute transparence dans le papier blanc. Il s’agira, regroupé dans une fondation, d’un board composé de Facebook et d’un aréopage de grandes corporations de la finance (Mastercard, Visa…), de la nouvelle économie (Uber, Spotify…), de quelques ONG (histoire de dire qu’on oeuvre au bien de l’humanité…). On devrait avoir droit à une centaine de grands noms d’ici peu…

Si on apprécie le Bitcoin parce qu’il nous débarrasse des banques centrales ou d’autres types de gouvernances qu’on juge néfastes, on aura forcément du mal avec une crypto-monnaie chapeautée par ces gens là…

Du point de vue technique, les éléments qu’on connait confirment logiquement qu’on sera dans un réseau et un fonctionnement complètement corsetés. La blockchain Libra s’annonce comme plus ou moins fermée ou surveillée par des « validateurs », il n’y aura pas de proof-of-work dans l’établissement du consensus… Encore une fois, tout cela est synonyme de « centralisation ».

Sans devoir aller plus loin, on sait donc qu’à l’opposé d’une cryptomonnaie libre et indépendante comme le Bitcoin, Libra sera plus à considérer comme la « monnaie privée » de Facebook et compagnie.

Les USA ont le Dollar, l’Europe l’Euro, la Chine le Yuan (…) c’est comme si un « nouveau pays » composé de grandes corporations allait imprimer et proposer sa propre devise électronique, le tout accompagné autant que possible de clins d’œil un peu faciles à « l’esprit crypto » originel, et drapé dans des tonnes de bons sentiments.

Inutile de vous dire qu’à peine a-t-il terminé l’introduction du white paper Libra, l’amateur orthodoxe du Bitcoin hurle au « shitcoin » depuis déjà longtemps…

Gage que nous pouvons quand même être bons joueurs, soulignons deux points qu’on pourrait considérer comme positifs concernant Libra. D’abord, le token de Facebook ne devrait pas être émis par le biais d’ICOs. C’est déjà ça ! Ensuite, il s’agira d’un « stablecoin » aux fluctuations limitées. Ces deux points, liés entre eux, montre que Libra n’est en aucun cas pensé comme un objet spéculatif dont la finalité serait l’enrichissement immédiat et direct de ses créateurs. Là encore, on peut s’en féliciter.

Sauf si on a l’esprit mal tourné et qu’on pressent pire…

Quel est le but de Libra ?

Libra ne circule pas encore sur le réseau, mais à n’en pas douter, étant donné qui il a derrière lui, il constituera probablement un système d’échange de valeur aussi au point que redoutable.

Abstraction faite de nos réserves (de psychorigides « Bitcoin maximalistes »), il y’a de très fortes chances qu’il s’avère être un outil hyper pratique, hyper sûr, hyper tout ce qu’on veut. D’ici peu vous aurez surement entré votre numéro de carte bancaire là où il faut afin, en deux clics et trois mouvements, d’acquérir vos premiers libras. Suite à quoi, jamais, probablement, des systèmes d’achat de biens ou de services intégrés à des interfaces web, sur Facebook ou autres, n’auront été aussi faciles et agréables.

Il est également fort probable que, conformément à ce qui est annoncé avec des trémolos dans la voix, Libra puisse aider des gens en facilitant l’échange économique dans des zones du monde où il est aujourd’hui plus facile de posséder un smartphone et une page Facebook qu’un compte bancaire (sur ce point Libra pourrait d’ailleurs clairement remplir une « mission » du Bitcoin…).

Et à partir du moment ou « l’expérience utilisateur » sera optimale, que tout sera à la fois sûr et légale, et que des gens y trouveront leur compte, où est le problème ?

Le problème se situe à un autre niveau. Le problème c’est qu’on parle ici de Facebook justement.

Mark Zuckerberg est-il humain ?

Jusqu’à présent, Facebook a vécu sur différents types de monétisations tirées du temps passé par ses utilisateurs sur son site (publicité, vente de données, etc…). Avec Libra, le réseau social géant avance un pas plus loin puisqu’il annonce ni plus ni moins qu’en plus de votre temps et de votre attention, il souhaite désormais capter vos échanges commerciaux en vous les faisant effectuer avec son propre moyen d’échange à lui, avec sa propre monnaie.

A partir de là, les spéculations, de même que les procès d’intention, vont déjà bon train.

Cependant, comme nous ne sommes pas en mesure de nous prononcer sur tous les desseins qu’on prête à Facebook par le biais de Libra, mais qu’il y en a forcément un (et qu’après tout on n’est même pas sûr que Zuckerberg soit vraiment humain…), nous nous contenterons de dire à la place que la question qui se pose est celle de savoir si on a l’esprit mal tourné ou pas.

Si on adore Facebook, si on trouve que Mark Zuckerberg personnifie mieux que quiconque cette qualité bénie qu’est la confiance, alors vivement Libra ! Vivement qu’on profite de ce grand progrès, vivement qu’on puisse acheter des trucs en deux clics au lieu de trois en restant sur sa fenêtre Facebook.

Si par contre tout cela nous laisse quelque peu dubitatif. Si, face à des gens en service commandé pour Zuckerberg prétendant nous amener le « progrès », on est plutôt du genre à se demander où est l’embrouille, alors en effet, il se peut qu’on voie surtout dans Libra une tentative, par un regroupement de corporations globales, d’étendre d’une manière ou d’une autre et encore plus loin leur emprise sur nos vies.

À chacun de se situer en attendant de voir comment va évoluer le projet.

Digressons…

Un peu de digression gentiment politique pour terminer.

Imaginons que nous soyons un dirigeant politique attaché à la souveraineté de son pays, souveraineté  dont un des attributs est la maitrise de son économie et de sa monnaie. Il est très probable que nous voyions dans une crypto-monnaie comme le Bitcoin quelque chose de contrariant, notamment parce que de fait susceptible d’empiéter sur nos plates-bandes régaliennes (sans même parler du travail législatif, juridique et administratif induit…). Cependant, il est également possible qu’on puisse en même temps éprouver une forme de respect pour elle, en raison de son ingéniosité et de la philosophie qui l’entoure.

Avec la future monnaie Facebook, cela pourrait être une toute autre paire de manches. Le Libra pourrait rapidement prendre beaucoup d’importance, sauf que cette fois, derrière lui, on trouverait un assemblage organisé de puissantes entreprises internationales. Entreprises jouissant de surcroît d’une influence immense et avec lesquelles il est toujours difficile de négocier. Bref, si nous étions Ministres de l’Economie et des Finances, le Libra pourrait éventuellement assez vite nous énerver.

On peut même imaginer un grand succès d’adoption du Libra suivi de crises économiques qui affaibliraient énormément certaines monnaies nationales, mais pas lui… Ce qui pourrait servir de base à toutes sortes de scenarios dystopiques à faire cauchemarder des ministres… Sans oublier que des crypto-monnaies Amazon ou Google pourraient bien pointer leur nez à leur tour…

En passant, ces idées proférées à la va-vite ne sont nullement corroborées par le fait que très rapidement après l’annonce de Libra, de hautes autorités politiques, aux USA, en Europe et en France, ont publiquement demandé des « clarifications » à Facebook…

Heureusement nous ne sommes pas ministres, mais juste des personnes attachées au Bitcoin, qui pensent que bien qu’à prendre très au sérieux et à observer de très près, Libra n’est avant tout et au fond qu’une « crypto à la con » à laquelle nous ne devrions pas toucher.

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